ROOTS BLOODY ROOTS ! (comme le disait si bien Sepultura en 1996, soit: Racines, foutues racines)
Je n’ai pas connu mes grands-pères. L’un était compositeur classique et passionné de Messiaen; l’autre est parti vivre au début des années ’30 à San Francisco et a fini batteur de jazz. A plus forte raison n’ai-je pas connu d’arrière-grand-père.
Or mon arrière grand-père paternel, Henri Dubois, a laissé quelques traces -assez ténues- liées à l’impression.
Il a habité dans la maison familiale où j’ai grandi à Saint-Josse. Quand j’étais ado, il y avait encore des pièces/stock à armoires pleines de vieux trucs, restées dans leur état « années ’40 » avec des rideaux qui achevaient de tomber en poussière et du papier peint parcheminé. Pas idéal pour draguer (en tous cas à l’époque) mais un terrain de fouilles sans limite. Forcément il y a une certaine rareté d’archives (on jette toujours trop), on va voir ici ce qui reste.
Première surprise, découverte d’un cachet « d’imprimeur/lithographe ». Etonnant car (en tous cas de l’extérieur) le 91 Rue du Moulin où résidait la papeterie ne ressemble pas à un atelier d’imprimerie. La mémoire familiale tourne plutôt autour d’une boutique de papeterie (mais il n’y a plus aucun témoin de l’époque). Et un atelier de lithographie sérieux demande pas mal d’espace. D’où suspicion qu’il s’agisse de petites presses à main (comme j’en ai encore vues en 2004 à Mexico DF sur un marché populaire), pour imprimer cartes ou faire-part.
Si vous cherchez à pister l’activité d’un ancêtre, la Ville de Bruxelles a mis en ligne sa collection (incomplète) d’Almanachs, ancêtres des bottins, ici: https://archives.bruxelles.be/almanachs
On peut retrouver la boutique Dubois H., à la rubrique « papeterie », de 1910 à 1935. Elle n’existe en tous cas pas en 1908, et l’almanach 1909 est lacunaire. En 1936, la référence a disparu. Il tenait la papeterie avec sa mère; elle a probablement fermé suite au décès de celle-ci en ’34.
Tant qu’on est dans la papeterie, un objet rigolo. Le jardin de la Rue Potagère est à cheval sur les remblais de l’ancien fossé de l’enceinte de Bruxelles (comme le confirme le plan annexé au précieux Atlas du sous-sol archéologique de la Région de Bruxelles consacré à Saint-Josse en 1994; le remblai du fossé est en violet):
En lançant tel le hippy un potager à la toute fin des années ’90s (j’écoutais Grateful Dead), j’ai eu grande joie à voir apparaître sous la bêche un pêle-mêle d’objets usuels médiévaux ou postmédiévaux, consolation pour une récolte potagère misérable. Pour la plupart très fragmentaires, mais rigolos (boutons en os, billes en terre cuite, fragments de pipes en terre, anciennes pièces -la plus vieille date de la régence autrichienne donc du XVIIIe quand même-, « crayons » pour ardoise, biberon XVIIIe en grès, perles de verre d’un collier art déco (?) etc. Le tout forcément sans contexte archéologique (on a bouché le remblai au tournant XVIIIe/XIXe avec des tas de terre provenant d’un peu partout intra-muros, pour éviter que les promeneurs de la Petite Ceinture ne tombent dedans par inadvertance en se balladant dans le Faubourg Saint-Josse), donc sans fouille possible. L’amie Julie, archéologue à Bruxelles, en parlerait bien mieux que moi. Un des objets était la moitié d’un petit flacon en grès. J’ai trouvé des années plus tard l’autre moitié dans une vieille caisse de la maison; et elle porte encore la trace stratifiée du contenu . En fait c’est très certainement un ancien flacon d’encre moins vieux donc que je ne le pensais. Quant à savoir à qui il a servi (la famille a emménagé au début des années ’40 dans la maison)? Qui l’a cassé et qui a envoyé la moitié au fond du jardin? Qui a jeté l’autre dans une vieille caisse? Y avait-il encore de l’encre, et quel vêtement a-t-elle taché? Où a terminé le petit morecau de col qui manque? Ca restera dans le spectre de la poésie archéologique. C’est assez dingue de penser qu’il y a moins d’un siècle ce type d’objets de série étaient faits à la main (il y a même la trace d’un pouce figée dans la pâte avant cuisson).
Dans les éléments touchants, il y avait aussi dans les affaires d’Henri Dubois une série de vieilles brochures anarchistes (parfois annotées) qui se délitent. Ca n’a laissé aucun souvenir familial, donc ça a dû être une conviction de jeunesse et d’époque. L’imprimerie était en tous cas un traditionnel nid d’anarco-syndicalistes. Dans une armoire également, des livraisons (incomplètes) d’une Encyclopédie Anarchiste (éditée par Sébastien Faure de 1925 à 1934). Ca se faisait couramment à l’époque (chaque semaine, une livraison, qu’on finissait par relier).
Mais on s’égare, revenons-en à l’imprimerie.
Dans une boîte en carton de pharmacie (on savait vivre, avant le sac plastique), une petite collection de plombs de typographie. A l’époque on compose encore les textes en alignant des plombs (en miroir), portant chacun une lettre, dans une forme avant impression de la page. Le typographe est donc assis sur une composeuse, parfois encore le nez au-dessus d’un récipient à plomb fondu (étonnamment, les typographes ne faisaient pas de vieux os). Pour ceux qui veulent voir ça, le Musée de l’Industrie à Gand a un étage dédié à l’imprimerie (et c’est l’occasion d’aller saluer la statue de Pierre De Geyter dans le jardin).
Trouvée dans « l’armoire à bouquins d’art », une plaque de cuivre que mon père avait repêché il y a quelques dizaines d’années en rangeant le grenier. Pas certain que ce soit Henri Dubois qui l’ait mise là? C’était peut-être juste de la récup’, même si le cuivre à l’époque n’avait pas la même valeur. Cette eau-forte s’imprime (forcément à la main) comme ceci, mais je n’ai encore trouvé aucun élément permettant de le relier à une publication existante ni à aucune abbaye identifiable.

Henri Dubois a ensuite travaillé à l’édition de l’Echo de la Bourse, où il s’occupait de la mise en page et de la typographie, à l’époque avec des caractères mobiles donc (on « composait » la page avec des lettres en plomb placées une à une dans une forme). C’était un temps où on veillait à éviter que les espaces entre les mots ne dessinent, quand ils étaient alignés de ligne en ligne par le hasard de la distribution des caractères, des lignes blanches sur la page (on corrigeait cela d’un petit coup de maillet pour ‘casser’ l’alignement). La typographie est (encore) une discipline en perdition: Word (c) n’intègre pas ce souci (faites le test en plissant les yeux devant le prochain pavé de texte imprimé qui vous passe sous les yeux).
Il reste quelques photos de son activité de typographe:
- Henri Dubois devant un marbre, qui servait de support plano pour composer les caractères dans une (lourde) forme.
- Avec des collègues à l’arrière d’une presse (cf zoom), à une époque où les ouvriers typographes travaillaient en cravate. Au passage, l’ami Pierre m’a trouvé aux puces un petit massicot de photographe qui fait de succulents bords dentelés dans ce genre-là, comme les photos années des ’30-’40-’50.
- Ensuite Henri qui a l’air d’écrire, mais en fait: il est occupé à composer une page avec une pince typo (pour piocher les lettres en plomb et les placer dans la forme, avant impression).
C’est tout ce que j’ai trouvé pour l’impression (et ça -me- fait déjà rêver). Mais je ne voudrais pas passer à côté de deux autres facettes du personnage, tant qu’à l’évoquer. D’abord, il était passionné de gymnastique (comme on pouvait l’être dans les années 1920 très hygiénistes; d’ailleurs sa fille -ma grand-mère- a été championne de natation). Il a laissé un rayon entier de brochures plus ou moins sérieuses (apprendre la natation sur un tabouret; le jiu-jitsu; diverses diététiques crudivores plus ou moins charlatanes). Et quelques photos des exercices dans le jardin (en splendide « short-marinière ») ou au club de la rue Josaphat, avec les haltères du grenier. Une chose est certaine, je n’ai pas hérité de ses dons de gymnaste.
Ensuite, il était passionné d’espace et a laissé de très jolis manuels illustrés Flammarion sur la lecture du ciel. Par le vasistas du grenier, il détaillait la voie lactée à mon jeune père (elle était alors encore visible sur Bruxelles malgré les fumées des poêles à charbon; c’étaient les années ’40). Par le même vasistas, j’ai observé en 1986 la comète de Halley, comme quoi tout est dans tout.

































